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Gbagbo et Bédié écrivent à Jean-Yves Le Drian : l’intégralité du courrier

Après la sortie maladroite du président français Emmanuel Macron, le Parti démocratique de Côte d’Ivoire (PDCI-RDA) d’Henri Konan Bédié et le Front populaire ivoirien (FPI) de Laurent Gbagbo ont exprimé leurs préoccupations quant à la situation sociopolitique de leur pays, au ministre de l’Europe et des Affaires étrangères de la République Française, Jean-Yves Le Drian. Africanewsquick.net a pu se procurer de la copie de cette correspondance ci-dessous.

Abidjan, le 04 Décembre 2020

A

Monsieur Jean-Yves Le Drian

Ministre de L’Europe et des Affaires étrangères De la République Française

S/C de son Excellence l’Ambassadeur de France près la République de Côte d’Ivoire

Abidjan

Objet : Préoccupations

 Monsieur le Ministre,

Depuis le 06 Août 2020, date de l’annonce de la candidature anticonstitutionnelle de Monsieur Alassane Ouattara à un troisième mandat, notre pays est entré dans une grave crise sociopolitique. Cette crise a atteint son point d’orgue le 31 octobre 2020. En effet, en dépit des appels au dialogue, le gouvernement ivoirien a décidé unilatéralement de maintenir la date de l’élection présidentielle malgré les conditions iniques de son organisation.

En ces moments difficiles que traverse notre nation, l’opposition ivoirienne, regroupée au sein de la coalition des plateformes et des partis politiques, apprécie les efforts déployés par les partenaires de la Côte d’Ivoire en vue d’une sortie pacifique de la crise. La coalition des plateformes et des partis de l’opposition salue particulièrement les différentes initiatives prises dans ce sens par l’Union Européenne, les Etats-Unis d’Amérique, le Royaume Uni, la Russie, la Chine, à travers leurs représentations diplomatiques accréditées en Côte d’Ivoire. Consciente de sa responsabilité envers le peuple de Côte d’Ivoire, la Coalition des plateformes et des partis de l’opposition n’a eu de cesse de réclamer un dialogue politique pour mettre un terme aux cycles de crises qui engendrent régulièrement des violences meurtrières, des destructions de biens publics et privés ainsi que des ressentiments préjudiciables à la cohésion sociale. Cette recherche inlassable d’une paix durable exige de la part des amis de la Côte d’Ivoire, une grande retenue dans les propos et les actes. 

C’est pourquoi, la Coalition des plateformes et des partis de l’opposition exprime ses vives inquiétudes devant le discours tenu, ces derniers temps,au plus haut niveau de l’Etat, par les autorités françaises.

Ainsi, dans une interview accordée récemment au journal Jeune Afrique, Son Excellence Emmanuel Macron, Président de la République française, a cru nécessaire de justifier la candidature anticonstitutionnelle de Monsieur Ouattara, en alléguant que le décès inattendu du Premier Ministre Amadou Gon Coulibaly en était la principale raison. Il n’a pas hésité à affirmer que M. Alassane Ouattara « l’a fait par devoir ». Ces propos ont été repris, quelques jours plus tard, par vous-même. De telles déclarations suscitent une double inquiétude pour l’opposition ivoirienne.

Notre première inquiétude découle du fait que le gouvernement français partage les arguments de Monsieur Ouattara selon lesquels le décès du candidat du RHDP constituerait un motif de droit valable et un état de nécessité qui justifieraient la violation de la constitution ivoirienne. Or, il est constant que la Constitution ivoirienne n’a prévu aucune disposition qui déroge aux articles 55 et 183 qui limitent définitivement, sans aucune exception possible, le nombre de mandats à deux. A supposer que le décès du candidat du RHDP fût intervenu pendant la campagne présidentielle, l’article 57 de la Constitution Ivoirienne, contrairement à votre réponse à une question d’un membre du parlement français,  n’autorise qu’un report du scrutin, par le Conseil Constitutionnel, pour un délai ne pouvant excéder 30 jours. Ce report de l’élection ne peut se faire au préjudice des prescriptions pertinentes des articles 55 et 183 de notre Constitution. Par conséquent, le candidat de substitution, le cas échéant, doit remplir les conditions fixées par les articles 55 et 183 de la Constitution. Au total, riendans la Constitution ne peut conférer une base légale à la candidature de Monsieur Ouattara à un troisième mandat.

Celle-ci constitue tout simplement une voie de fait entérinée par le Conseil Constitutionnel dont les délibérations sur la question constituent un parjure. 

Soutenir donc que M. Alassane Ouattara a été candidat par devoir revient à l’autoriser à violer la Constitution chaque fois qu’il jugera que cela relève de son devoir. Venant des plus hautes autorités de la France, cette position ne manque pas d’offusquer le peuple ivoirien ; car, elle voudrait dire que la France, patrie de la Déclaration des Droits de l’homme et du citoyen, et par conséquent, partisan de l’Etat de droit, cautionne de nos jours la violation des constitutions quand il s’agit des pays africains.

Notre seconde inquiétude concerne l’opportunité de ces prises de position. 

Que la France se montre très diligente dans la résolution pacifique de la crise ivoirienne, l’opposition, s’en félicite. Cependant, elle tient à attirer l’attention du gouvernement français sur le fait que le cœur de la crise actuelle est la candidature illégale de Monsieur Ouattara à un troisième mandat. C’est essentiellement cette candidature que le peuple ivoirien a rejetée en adhérant massivement au mot d’ordre de désobéissance civile. Le taux de participation à cette élection, qui se situe à moins de 10%, atteste du rejet massif de cette candidature.

Dès lors, il est déplorable que des Ivoiriens qui exerçaient pacifiquement leur droit de manifester conformément aux dispositions de notre constitution aient été sauvagement massacrés. Certains sont morts dans des conditions atroces, comme ce jeune dont la tête a servi de « ballon » de football après avoir été décapité.

Devant de tels crimes contre l’humanité, nous pensons qu’une prise de position sur la question ivoirienne commande qu’un partenaire qui s’active à rechercher une sortie pacifique de la crise ivoirienne soit plus circonspect. Or, l’attitude des autorités françaises pourrait s’analyser comme une prise de position partisane, dans la mesure où, in fine, elle altère la neutralité requise de tout entregent entre deux parties en conflit.

Consciente de ses obligations envers le peuple de Côte d’Ivoire, la coalition des plateformes et des partis de l’opposition a, depuis toujours, affirmé sa volonté et sa disponibilité à aller à un dialogue politique responsable et constructif en vue d’une sortie de crise pour une paix durable. Cependant elle n’entend absolument pas cautionner la violation de la Constitution en s’inscrivant dans une démarche qui méconnaitrait les attentes du peuple clairement exprimées à travers le boycott massif de l’élection du 31 Octobre 2020. 

Tout en vous remerciant pour l’intérêt que votre pays porte à la Côte d’Ivoire, 

Nous vous prions de croire, Monsieur le ministre, en l’assurance de notre haute considération.

  • Pour le Président Laurent GBAGBO
  • Dr. ASSOA Adou
  • Secrétaire Général du FPI
  • Pour Le Président Henri Konan BEDIE
  • Pr. NIAMKEY KOFFI
  • Secrétaire Exécutif par intérim du PDCI-RDA

 Copie à :

  1. –        Le Nonce apostolique, doyen du corps diplomatique ;
  2. –        L’Ambassadeur de l’UE ;
  3. –        L’Ambassadeur des Etats Unis d’Amérique ;
  4. –        L’Ambassadeur de la Russie ;
  5. –        L’Ambassadeur du Ghana ;
  6. –        L’Ambassadeur de l’Afrique du Sud ;
  7. –        L’Ambassadeur du Nigéria ;
  8. –        L’Ambassadeur de la Chine ;
  9. –        L’Ambassadeur du Royaume Uni ;
  10. –        Le Représentant du Secrétaire Général de l’ONU.

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